Je travaille en cybersécurité depuis des années. Je sais ce qui se retrouve sur le dark web. Votre nom, votre courriel, votre mot de passe, votre numéro de téléphone, peut-être votre numéro d’assurance sociale. Les brèches s’accumulent : LinkedIn, Desjardins, Facebook, Equifax. À un moment, on se dit : à quoi bon ?
C’est là que ça devient dangereux.
Parce que l’abandon de la vie privée, ça n’est pas juste un risque pour votre compte en banque ou votre cote de crédit. C’est un risque pour votre liberté de penser. Pour votre capacité à choisir. Pour l’avenir de vos enfants.
La fatigue, piège parfait
Quand tout le monde se dit « mes données sont déjà partout, c’est trop tard », ça arrange exactement ceux qui profitent de vos données. La résignation collective, c’est la victoire ultime pour les acteurs qui veulent vous profiler, vous cibler et vous influencer.
Bruce Schneier, l’un des experts en sécurité les plus respectés au monde, a résumé la situation en une phrase en 2025 : « Les entreprises, des grands monopoles technologiques aux courtiers en données invisibles, nous espionnent de manière encore plus étendue. » Et pourtant, il continue de se battre. Pas parce qu’il croit gagner facilement. Parce qu’abandonner, c’est perdre à coup sûr.
Comparez ça à la sécurité routière. Oui, il y a des accidents. Oui, des gens meurent sur les routes malgré les ceintures, les airbags et le Code de la route. Est-ce qu’on arrête de mettre nos ceintures pour autant ? Non. On continue à réduire les risques, même imparfaitement, parce que chaque couche de protection a une valeur réelle.
La vie privée, c’est pareil. Ce n’est pas tout ou rien.
Manipuler quelqu’un, c’est plus facile que vous pensez
Ce qui m’inquiète le plus, ce n’est pas le vol d’identité. C’est la manipulation.
Dans Les ingénieurs du chaos (2019), le politologue Giuliano da Empoli décortique comment des stratèges (ceux derrière Trump, le Brexit, Salvini et d’autres) ont appris à exploiter les réseaux sociaux et les algorithmes pour remodeler l’opinion publique. Il décrit trois grandes stratégies complémentaires que je résume ainsi : attirer (pull), pousser (push) et paralyser (stall).
Attirer, c’est construire une communauté en ligne qui donne un sentiment d’appartenance aux gens qui se sentent déjà proches d’une thèse. On ne convainc pas des inconnus : on reconnaît ceux qui doutent déjà, on les accueille, on leur dit qu’ils ont raison de se méfier. Les partisans de Trump ou du Brexit n’ont pas été convertis du jour au lendemain. Ils ont été trouvés, puis nourris. Et pour les trouver, il faut leurs données.
Pousser, c’est amplifier délibérément les positions les plus extrêmes, les théories complotistes, les provocations, non pas pour les imposer à tout le monde, mais pour déplacer le centre du débat. Quand Salvini ou Nigel Farage disent l’impensable, le reste du spectre politique est forcé de réagir à leurs termes. Ce qui était inacceptable hier devient simplement « controversé » aujourd’hui. Les algorithmes accélèrent ce glissement parce que l’outrage génère des clics, et les clics génèrent des revenus.
Paralyser, c’est inonder l’espace informationnel de bruit, de contradictions et de fausses pistes jusqu’à ce que le citoyen ordinaire ne sache plus à quoi ni à qui se fier. L’objectif n’est pas de convaincre que le faux est vrai. C’est de convaincre que tout est faux, y compris les sources légitimes. Résultat : les gens se déconnectent, s’abstiennent, ou votent avec leurs tripes plutôt qu’avec leur tête.
Trois stratégies. Un seul prérequis : savoir qui vous êtes.
Et ça, c’est exactement ce que vos données permettent.
Mes enfants ne m’ont pas demandé la permission
Mes enfants ont grandi avec des appareils dans les mains. Ils n’ont jamais eu à décider si oui ou non ils voulaient être profilés. C’était déjà fait avant qu’ils soient en âge de comprendre ce que ça voulait dire.
Leurs goûts musicaux, leurs questions embarrassantes sur Google, leurs angoisses d’adolescent tapées à 2h du matin dans une barre de recherche : tout ça existe quelque part dans une base de données, prêt à être exploité le moment venu.
La philosophe Shoshana Zuboff, auteure de L’Âge du capitalisme de surveillance, retourne cette logique avec une précision chirurgicale : « Si vous n’avez rien à cacher, vous n’êtes rien. » Ce n’est pas une boutade. C’est l’idée que la vie privée n’est pas l’abri des coupables, c’est l’espace où se construit une identité libre.
Quand j’entends des gens dire « je n’ai rien à cacher », j’ai envie de leur demander : « Et vos enfants ? Eux non plus ? » Parce que dans dix ans, un algorithme qui sait que votre fils a traversé une période difficile à 15 ans pourra lui vendre quelque chose, lui faire croire quelque chose, ou le pousser quelque part, et lui ne saura même pas pourquoi il est si convaincu.
Ce que « ne pas abandonner » veut dire concrètement
Je ne dis pas que vous pouvez devenir invisible. Ni que la solution est de tout effacer.
Ce que je dis, c’est que ne pas abandonner prend plusieurs formes, et certaines sont plus accessibles qu’on le pense.
La première, c’est de rester indigné. Quand Equifax se fait pirater et expose les données financières de 147 millions de personnes, la réaction normale serait une colère durable. Mais on hausse les épaules parce qu’on est épuisés. C’est exactement le problème. Ces entreprises détiennent vos données sans que vous l’ayez vraiment choisi, en font du profit, et subissent des conséquences minimes quand elles échouent à les protéger. Votre indignation est un signal politique. Ne l’éteignez pas.
La deuxième, c’est d’exercer les droits qui existent déjà. Au Québec, la Loi 25 en vigueur depuis 2023 vous donne des droits concrets : accéder à vos données détenues par une entreprise, les faire corriger, retirer votre consentement, demander leur désindexation. La plupart des gens ignorent que ces droits existent. Les exercer, même une seule fois, est un acte de résistance qui coûte peu et qui envoie un message.
La troisième, c’est d’agir dans vos choix quotidiens :
- Refuser les témoins (cookies) non essentiels quand on vous le demande.
- Revoir les permissions accordées aux applications sur votre téléphone : est-ce que votre application météo a vraiment besoin de votre microphone ?
- Utiliser un navigateur qui ne vous piste pas, comme Firefox ou Brave, et une messagerie chiffrée comme Signal pour vos conversations sensibles.
- Préférer les services dont le modèle d’affaires ne repose pas sur la revente de vos données.
- Apprendre à vos enfants à douter avant de partager, à questionner ce qui leur semble évident, à chercher une deuxième source.
Et la quatrième, souvent oubliée : voter et militer avec la vie privée en tête. Appuyer les élus et les organisations qui poussent pour une réglementation réelle, pas cosmétique. La Commission d’accès à l’information du Québec existe. Les recours collectifs existent. La pression citoyenne fonctionne, plus lentement qu’on le voudrait, mais elle fonctionne.
Ce ne sont pas des solutions parfaites. Mais ce sont des actes de résistance. Et la résistance a une valeur même quand elle est imparfaite.
Une affaire de dignité
Au fond, la vie privée n’est pas une question technique. C’est une question de dignité.
Accepter d’être profilé sans résistance, c’est accepter d’être réduit à un ensemble de données exploitables. C’est laisser des intérêts commerciaux ou politiques décider à votre place de ce que vous devriez penser, acheter, ou voter.
Je ne suis pas naïf. Je sais que la bataille est asymétrique, que les ressources de l’autre côté sont infiniment supérieures aux nôtres. Mais l’histoire nous a montré à plusieurs reprises que la résistance collective, même imparfaite, peut changer les règles du jeu. Le Règlement général sur la protection des données en Europe en est un exemple concret : pas parfait, mais réel.
La vie privée, c’est un combat qu’on peut perdre un peu chaque jour et continuer quand même à mener. Ce n’est pas parce qu’on est blessé qu’on a perdu.
Références
- Giuliano da Empoli, Les ingénieurs du chaos, Éditions Gallimard, 2019.
- Shoshana Zuboff, The Age of Surveillance Capitalism, PublicAffairs, 2019.
- Bruce Schneier, entrevue «Nearly 10 Years After Data and Goliath, Privacy’s Still Screwed», février 2025. schneier.com
- Bruce Schneier, «If the internet helped create the era of mass surveillance, then artificial intelligence will bring about an era of mass spying», janvier 2024. schneier.com